Les pirogues de la « mort » coûtent plus de 5 millions

On connait l’immigration clandestine et ses méfaits sur la jeunesse africaine. Mais si ces jeunes empruntent la mer, c’est grâce à des embarcations de fortune. En séjour à Saint- Louis, notre reporter s’est promené jusqu’au quartier de Fass Dièye où il s’est entretenu avec des jeunes qui s’activent dans la fabrication de pirogues. A Saint – Louis, dans le quartier de Fass Dièye, la vie ne s’arrête pas. Reportage !

Pan, pan, pan ! Les coups de marteau résonnent. Baye Samb, jeune charpentier, tout en sueur, enfonce les clous sur les deux côtés de la pirogue en construction et qui est en train de prendre forme. Concentré sur son travail, le bonhomme ne fait pas son âge. Juste 16 piges et déjà une forte corpulence qui lui aurait permis de s’opposer aux plus valeureux lutteurs de l’arène. En compagnie de ses amis avec qui il partage cet ingrat job, ils font bouger la pirogue des deux côtés. La pirogue mesure plus de 10 mètres. Et le moins que l’on puisse dire est que le travail ne semble pas être de tout repos, une tâche pour le moins ingrate. « Fabriquer des pirogues, c’est mon métier. J’ai commencé à m’y investir depuis 2013 par le canal de mon beau-frère. Je suis de Bargny, on vient à Saint- Louis pour fabriquer des pirogues. Pour cette pirogue qui n’est pas assez large par rapport aux autres, cela nous a pris deux jours », explique-t-il, le sourire aux lèvres et satisfait de leur travail malgré la rigueur que cela requiert. Un job qui les fait vivre. Il souligne que le prix de la pirogue varie en fonction des métrages (de leur grandeur). Pour la main d’œuvre, Baye Samb révèle qu’ils ont entre 50 000, 80 000 e 100 000 F Cfa ou plus. « La pirogue que nous sommes en train de monter est juste destinée pour la petite pêche. Ce sont des pirogues qui ne vont pas en profondeur comme les autres ». «Elles peuvent le faire, mais c’est aux risques et aux périls de l’utilisateur », fait –il savoir. Ces jeunes qui vivent de ce métier disent en fabriquer de plusieurs catégories. « Allez voir de l’autre côté, vous verrez la différence qui existe entre ces pirogues », lance-t-il en nous indiquant la direction où se trouvaient d’autres jeunes de son âge. Ils font le même travail que Baye Samb et ses camarades. La seule différence, c’est la grandeur des pirogues. La bande à Pape Kar fabriquait une pirogue qui ressemblerait à un bateau, tellement qu’elle est immense. Plus de 20 mètres. Cette pirogue tient debout comme une maison et offre une vision impressionnante. Hors de portée, on ne pouvait apercevoir ceux qui sont à l’intérieur de cette barque. Pape Kar s’affaire sur un côté de la pirogue au moment où ses autres camarades rabotent les bordures. L’un d’entre eux, avec une machine en mains, troue la partie de la pirogue où doit loger le moteur. « Cette pirogue mesure plus de 20,5 m. Ce sont ces types de pirogues qu’empruntent les jeunes gens pour immigrer », fait-il savoir. Elles sont les plus difficiles à fabriquer et leur coût est tout naturellement cher. « Le travail nous prend jusqu’à une semaine. Elles n’étaient pas destinées à l’immigration, mais pour la pêche », explique Pape Kar. Avant d’ajouter : « Ces pirogues ont commencé à se faire un nom avec l’immigration clandestine surtout dans les années 2005 et 2006. Et il existe même des pirogues plus larges encore que celle-ci ». Fabriquées à partir d’un bois du nom de « Samba » que l’on trouve au Sénégal et également exporté de la Côte d’Ivoire, ces pirogues font elles-mêmes leur propre publicité. Selon Pape Kar et Baye Samb, il y a aussi d’autres types de bois dont ils ignorent les noms. « Pour cette pirogue, le propriétaire doit dépenser 5 millions cash. C’est-à-dire, la main d’œuvre et tout le matériel d’usage pour la fabrication de la pirogue. Nous, quand c’est terminé, chacun d’entre nous se retrouve avec un pécule en fonction de son travail. Certains peuvent avoir 200 000f et d’autres 400 000f », explique-t-il. Il revient sur ce que peut apporter les pirogues aux propriétaires. « Les propriétaires qui investissent dans la pêche ne perdent absolument rien. Ils gagnent en peu de temps ce qu’ils ont dépensé en termes d’argent. Car, la pêche est fructueuse et ces pirogues chargent beaucoup de poissons en une tournée. La plupart des espèces qu’ils pêchent ne vivent qu’au fin fond de la mer et ces pirogues y accèdent facilement et en toute sécurité. On les utilise aussi, depuis belles lurettes pour l’immigration clandestine », révèle-t-il. « Nous ne sommes responsables en rien de ce phénomène, notre métier se limite à fabriquer des pirogues pour d’autres », lance-t-il avec un brin d’ironie. A quelques mètres de l’immense pirogue neuve des Pape Kar, Ousseynou, un autre charpentier, réfectionne une vieille embarcation. Un vent frisquet souffle. Et malgré le soleil qui darde, le vent domine. Ousseynou, habillé d’un maillot qui a perdu de sa couleur d’origine, à cause des taches indélébiles, ne semble nullement éprouver cette fraicheur alors que ses camarades sont bien couverts. Il est courbé sur sa machine qui scie le vieux bois du canot. Sa seule préoccupation est de finir tôt son boulot. « J’enlève juste le bois qui ne tient plus pour le remplacer par un autre. On le fait souvent ici pour les piroguiers. Parce que ce n’est pas toujours la peine de tout changer ou refaire », explique-t-il.

Selon ces jeunes charpentiers, ces dernières années, ils gagnaient beaucoup d’argent avec la fabrication des pirogues. Pape Kar révèle qu’en un moment, ils ne fabriquaient que de grosses pirogues qui étaient destinées uniquement aux voyages d’aventures. « A cette période, on fabriquait plusieurs périodes et aussi réfectionnaient tout le temps des pirogues. On gagnait beaucoup de pécules », dit-il.

La découverte du gaz inquiète les Guet-Ndariens

Ce n’est pas dans le quartier de Fass Dièye seulement où l’on fabrique des pirogues. Elles sont partout dans cette ville entourée d’eau. Les Saint-Louis dans l’écrasante majorité vivent de pêche. Ce métier est la principale économie de cette région. Les Saint-Louis sont principalement des pêcheurs. Du plus petit au plus grand, connait la pêche et la pratique. Le quartier de Guet-Ndar est connu une contrée où seule la pêche est pratiquée par les riverains. Dès l’entrée dans ce quartier, on voit les gens aux abords, dans la mer en train de s’activer dans la pêche. Ils sont des milliers ce petit matin en train de pêcher. Les femmes sont aux abords et récupèrent le poisson dans les pirogues que leur vendent les pêcheurs. L’odeur du poisson sent les narines. Les véhicules frigorifiques bloquent complètement les rues, ce qui crée tous les jours des embouteillages sur ce passage à Guet-Ndar, ce quartier des pêcheurs. Les pirogues sont à perte de vue à l’image du bétail dans le Fouta. Dans ces pirogues, on y voit de gros poissons et de poissons de tout genre. Ibrahima Dièye, habillé d’un manteau jaune, qui le protège de la fraicheur et de l’eau certainement, avec de grosses bottes gris, déverse les poissons au sol. « Cette pirogue m’appartient. Elle m’a coutée une fortune près d’un million. Mais à vrai dire, je ne me plains pas, car j’ai récupéré l’argent grâce à la pêche », dit-il. Mais, avec la découverte du gaz aux larges de leurs côtes, le quadra affiche son inquiétude. « Nous avons juste appris que du gaz a été découvert aux larges de nos côtes. Mais, depuis lors, on nous interdit de faire la pêche jusqu’à certains endroits. Alors qu’on ne peut pas se contenter de pêcher juste dans cette zone restreinte où il y a moins de poissons. Cela va fortement contribuer à la baisse de nos économies », se plaint-il. C’est la même vision qu’ont les autres. Selon les riverains, la découverte du gaz, comme l’explique M. Dièye, est une équation inconnue pour eux. Le chef de quartier de Hydrobase Moussa Lika Dièye souligne qu’en tant que délégué de son quartier, cette question du gaz est tout à fait importante pour lui. « Nous n’avons qu’une seule activité ici, c’est la pêche. Donc, quand on nous fait comprendre qu’il y a du gaz qui a été découvert dans les larges de nos côtes, on est inquiet. D’abord, est-ce que cette découverte du gaz ne sera pas un handicap pour nous, vu qu’il y a dès à présent des zones interdites de pêche. Aujourd’hui, on nous convoque à des réunions pour nous expliquer sur la question. A vrai dire on ne comprend pas trop quoi faire. Il nous faudra des gens pour nous aider afin de pouvoir faire face à ces explorateurs et les autorités pour qu’on bénéficie des retombées », explique le chef de quartier. Le vieux est aujourd’hui plus anxieux sur l’avenir de leur jeunesse. C’est pourquoi, aujourd’hui, il souhaiterait qu’il y existe des écoles de formation d’études spécifiques dans ces domaines afin de voir certains de leurs enfants y étudier pour faire partie de l’exploitation. Il espère aussi que cette exploitation verra leur quartier se développer car, dit-il, leur population ne connait que la pêche. Il n’y a pas longtemps, souligne-t-il, que les jeunes de Guet-Ndariens ont commencé à faire des études supérieures. Une autre vie à Guet-Ndar sans pêche sera extrêmement difficile pour les populations de cette localité qui ne vivent essentiellement que de la pêche. « On nous a beaucoup parlé de ce gaz. Nous avons compris que cette affaire est importante. Donc, nous aussi, allons-nous lever afin de ne pas être surpris. Nous essayerons de voir comment faire pour ne pas souffrir quand l’exploitation va débuter. Nous avons besoin des conseils de uns et des autres afin de pouvoir être bien outillés pour faire face. Nous allons nous impliquer fortement sur cette affaire », promet-il en appelant les autorités à leur informer juste et vrai sur la question. Car, avant tout-, dit-il, c’est leur zone.

 

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Al Capone

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