Chronique de Falla: ces choses qui n’arrivent qu’aux autres

1ère Partie

Il y a quelques jours de cela, par une de ces nuits laiteuses tant prisées des artistes où les astres se dévoilent, où le ciel étale sa beauté dans toute sa parfaite nudité, voilée çà et là de volutes pâles et évanescentes, parsemée çà et là de quelques pierres brillantes, je me suis retrouvée, au hasard de mes errements nocturnes, au bas de l’immeuble d’une amie. Le long cours de nos vies passées ensemble me dispensait de certaines civilités, néanmoins, sachant d’expérience que l’abus est un ennemi implacable des relations les plus étroites des êtres humains, je décidai de prendre quand même quelques précautions. Je l’appelai, l’ayant localisée et m’étant surtout assurée de sa disponibilité, je lui fis part de ma position et avec une joie non feinte, elle me demanda de monter.Je montai gaillardement les trois étages de l’immeuble, presque en m’envolant, sans aucune variation de mon rythme cardiaque, sans qu’aucune impertinente goutte de sueur ne vint souiller mon lisse front qu’une gaie nuit et un temps doux épargnaient suffisamment pour que je ne ressente point le besoin de masquer, par des crèmes et poudres, d’hypothétiques imperfections. Certains à ce niveau, je l’imagine assez, commencent à nourrir quelques doutes sur l’exactitude du déroulement de cette partie, mais je ne leur en tiendrai point rigueur, je me contenterai juste de leur rappeler qu’il n’est pas de bon aloi de douter des paroles d’autrui gratuitement. Bref, je montai.Je la trouvai, mon amie, la mine sombre, je veux dire, plus sombre que le terne habituel qui était devenait son lot. Si je m’étais permis de monter à cette heure, c’était parce que je savais que je ne trouverais pas son mari sur les lieux. Heureux époux de quatre femmes, cet homme partageait sa semaine entre ses quatre épouses ; selon quelle mathématique, voilà un point qui tourmentait certes souvent mon esprit et hérissait mon imagination, mais que ma réserve naturelle m’avait toujours empêchée d’éclaircir. Mon amie était le dernier maillon de cette peu glorieuse chaine. Et comment je savais que son mari ne serait pas sur les lieux, on était mercredi et quelque logique mathématique qu’il appliquât, il était quasi impossible que ce jour-là pût le trouver chez mon amie. Certes, j’ignorais tout de sa « logique rondale », n’empêche, moi également j’avais appris les statistiques, ou les probabilités, la logique quoi, enfin, peu importe, vous avez compris.Cette physionomie nouvelle, à laquelle je ne m’habituais jamais, commençait cependant à faire partie intégrante d’elle. Elle s’était installée peu de temps après son mariage, en même temps que s’envolaient l’euphorie et les rêves, que fausses promesses, mensonges et faux semblants se dévoilaient brutalement, la vérité se révélant nue, difforme, hideuse alors que se noyait l’espoir du bonheur promis. Je lui demandai ce qui lui arrivait, elle ne voulut point me le dire, j’insistai. Après tout, peine partagée n’est-elle point peine allégée ? Mon amie n’était point du même avis, obstinée enfant ! J’insistai cependant tant et tant qu’elle finit par se confier : elle avait découvert récemment qu’elle souffrait d’une lombosciatique aiguë. Sa douleur, à l’en croire était inhumaine. Quand elle marchait. Quand elle s’asseyait. Quand elle voulait dormir…le mal en s’installant avait chassé sa sérénité. Elle l’avait ignoré ce mal, vivant avec, le pleurant seule quand son mari était chez l’une de ses multiples épouses, ou ailleurs ; ils avaient laissé la maladie s’installer, s’aggraver. Les antalgiques devenus inopérants, ne restait que la chirurgie qui, à ce stade, n’était plus sans risque, sa hantise était ce risque à peine effleuré par le praticien : la possibilité de ne plus marcher.Après sa confession, il n’y avait plus rien à dire, de ma part, que des mots au fond inutiles que pourtant, j’avais espérés puissants et salvateurs. Le cœur embué, je me contentai de la prendre dans mes bras, longuement, espérant que le poids de mon silence à cet instant précis, parviendrait à lui transmettre ce dont les mots s’étaient révélés incapables. Je rentrai chez moi peu de temps après.Sire Google est souvent mon plus précieux allié et un recours sans faille, je l’interrogeai sitôt installée dans mon lit et aussi précis que disert, il me livra un exposé fort utile sur ce dont souffrait mon amie. Cette nuit-là, le sommeil ne vint pas.Je ressortis de ma chambre au bout de trois heures d’infructeux essais pendant lesquelles j’avais compté les moutons, pensé à mon balourd d’ex, tenté de lire un livre soporifique, regardé un extrait d’émission sur mon téléphone où ailleurs, l’on parlait encore du voile. Résignée, vêtue de ma seule chemise de nuit, j’allais m’affaler sur le moelleux fauteuil du balcon toujours prêt à m’accueillir lorsqu’une entrevue avec le ciel était de rigueur. Je passais mes jambes par-dessus l’accoudoir du fauteuil et les balançant doucement, me mis à les regarder pensivement. En dehors de quelques considérations esthétiques sur telle inopportune cicatrice qui m’obligeait à me passer de tel vêtement court pendant un certain temps, je ne pense pas les avoir déjà vraiment vues, ou juste vraiment regardées. C’est qu’une phrase de mon amie hantait mon esprit et ne semblait point vouloir s’y déloger : « Je n’avais jamais pensé à ce que ça pouvait faire de vivre avec un handicap » Et pourtant, elle avait bien une cousine handicapée depuis la naissance. L’étonnement avait dû transparaître sur mon visage car elle avait expliqué : « notre différence, c’est que moi, il m’aura fallu vingt-six ans pour me rendre compte que mes jambes avaient de la valeur ».Vingt-six ans pour se rendre compte de la valeur d’une chose qui était là sous ses yeux, dont elle jouissait naturellement, spontanément, normalement. Sommes-nous tous ainsi ? Sommes-nous tous comme mon amie qui risquait de tant perdre ? Sans doute que oui, sans doute. Notre vie durant, nous évoluons comme des somnambules, nous avançant sans faire attention, ni au chemin parcouru, ni aux choses, ni aux êtres ; la plus grande faiblesse de l’être humain (et son plus grand défaut) est cette facilité qu’il a, à prendre les choses pour acquises sans s’arrêter l’espace d’un instant pour s’interroger sur ce qui l’entoure et le porte, être fragile qu’un coup de vent mettrait à terre et qui pourtant se croit maitre du monde ! Oh humain, infatué sot !Mon amie avait dans son entourage une fille qui n’avait jamais eu la chance de voir le monde debout et pourtant, elle ne s’était jamais interrogée. Le faisons-nous au carrefour, lorsque le feu passe au rouge, nous contraignant, l’espace de quelques pénibles instants à contempler les borgnes, les aveugles, les éclopés, l’étendue de la misère humaine ? Aujourd’hui, j’avais vu la peur, la peur et l’incompréhension dans son regard, quelque part, elle semblait s’interroger et me demander à moi également : « pourquoi moi ? ». J’étais demeurée muette. Qu’aurais-je pu lui répondre au bout du compte, car oui, pourquoi, pourquoi elle ? Après tout, il est une vérité universellement admise que les mauvaises choses n’arrivent qu’aux autresMes jambes continuaient à se balancer comme portées par une énergie propre sous le regard indifférent des étoiles. Je les regardais encore, pieusement cette fois ; étais- je ainsi moi aussi, traversant la vie sans même m’arrêter sur la chance que j’avais de me lever chaque jour, prenant tous les bienfaits, de l’air que je pouvais respirer sans aucune assistance, de la nourriture dont je ne faisais pas grand cas et que j’acquérais sans peine et consommais sans y penser, de ce toit qui m’abritait par tout temps qu’il soit pluvieux ou orageux sans risquer de s’envoler ou de s’effondrer sur moi, de ces jambes qui portaient sans peine ma carcasse déglinguée, de ces yeux qui me permettaient de regarder le monde et de le rêver autrement, de ces mains qui construisaient ces rêves…Nous ne faisons attention qu’à ce qui nous échappe, le reste du temps, nous usons des choses et des êtres jusqu’au jour où nous sommes contraints de nous arrêter, stoppés en plein milieu de notre élan ou fauchés au plus haut d’un saut. C’est à ce moment seul, que nous comprenons, mais le plus souvent, il est déjà trop tard et s’il est une chose que même Dieu ne peut faire, c’est revenir en arrière, défaire ce qui a été fait, octroyer une deuxième chance, une autre vie. Pour le meilleur comme pour le pire, nous n’avons qu’une vie. Mon amie venait de le découvrir

 

Vous avez relevé une coquille ou une inexactitude dans ce papier?
Proposez une correction à nos secrétaires de rédaction.

Al Capone

Read Previous

La vérité sur les logements de Notto Diobass

Read Next

Le chef de service de la médecine interne de l’hôpital Le Dantec évacué

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *