Entretien exclusif : « …Je me porterai candidat pour la prochaine élection présidentielle », BAH Oury, opposant guinéen

C’est mardi, tard dans la soirée, ayant eu écho de la présence   de l’opposant guinéen Bah Oury au Sénégal, connu pour son discours tranchant contre le régime de Alpha Condé et qui a changé de ton depuis sa grâce présidentielle que votre journal Senenquête est allé à sa rencontre   pour un entretien à bâtons rompus. Dans cet entretien téléphonique, l’opposant   guinéen aborde   tous   les   sujets et explique sa subite   docilité tout en revenant dans les moindres détails sur son différend avec Cellou Dalein Diallo

Qu’est-ce qui vous oppose à Cellou Dalein Diallo que l’on présentait comme votre principal soutien ?

La réalité politique guinéenne n’a pas été suivie dans les détails durant ces années par l’opinion extérieure. Je suis le fondateur de l’UFDG. En 2007, le doyen Bah Mamadou qui était à l’époque le président de l’UFDG et moi-même, avons accepté d’accueillir Cellou Dalein Diallo qui était un ancien ministre et Premier ministre du régime de Lansana Conté. Et personnellement, j’ai accepté d’adopter un profil bas pour lui céder la première place. C’est-à-dire, lui céder   la présidence alors que je me contentais de la place de premier vice-président de l’UFDG.  Le doyen Bah Mamadou en était le président d’honneur du fait de son âge et de sa longévité politique. Donc, c’est nous qui avions accueilli Cellou Dalein dans le parti. Lors de l’élection présidentielle de 2010, nous nous sommes rendus compte que nous avions des approches divergentes dans la compréhension de ce que doit être un parti politique, dans la façon de gérer ce patrimoine du parti. Parce que moi personnellement, je voulais la nécessité absolue de mettre en place une institution politique forte qui aurait son propre patrimoine indépendamment des patrimoines de ses différents dirigeants. Ce qui n’était pas du tout l’approche de celui que nous avions mis comme le président de l’UFDG (ndlr faisant allusion à Cellou Dalein). Et progressivement, les divergences se sont accrues et l’expérience de l’élection présidentielle de 2010 a montré des failles qui nécessitaient de restructurer et de réformer en profondeur le parti après cette élection. Ce qui n’a pas pu se faire du fait d’une opposition systématique de l’actuel président du parti. En ce moment-là, j’ai été accusé sur l’affaire du 19 juillet 2011. C’est à dire d’avoir organisé une tentative de coup d’Etat contre le président Alpha Condé. Ça m’a valu cinq années d’exil. Et au retour de mon exil le 24 janvier 2016, j’ai rencontré un ostracisme de la part des membres de mon parti qui étaient menés par l’actuel président du parti.  Celui-ci ne voulait pas l’implication et la participation effective de Bah Oury dans les instances du parti.  Ceux qui l’avaient accueilli, ne voulaient plus de lui dans le parti. Il y a eu des divergences le 04 février 2016 et de manière unilatérale, ils ont prononcé l’exclusion de Bah Oury de l’UFDG. Le lendemain, comme je l’avais indiqué, je suis allé au siège saluer les membres du bureau exécutif. Ils avaient organisé un guet-apens pour tenter de m’éliminer physiquement. J’ai eu la vie sauve. Mais la balle qui m’était destinée, a tué le journaliste Mahamed Coura Diallo. Ce qui a engagé une crise encore beaucoup plus grave. Les deux affaires, (l’exclusion et la tentative de meurtre) ont été portées au niveau de la Justice. Par rapport à la première affaire judiciaire- l’exclusion-la plainte que j’avais formulée, le tribunal m’a donné raison en disant que la décision d’exclusion est illégale puisqu’elle ne respecte pas les règlements et statuts de l’UFDG. L’autre partie (Cellou et Cie) a interjeté appel de cet arrêt de la Justice guinéenne. Dans les prochaines semaines, la Cour d’Appel de Conakry devra statuer définitivement sur cette question. Ceci, deux ans après la décision de l’arrêt me donnant raison par rapport à cette affaire. L’affaire criminelle a été jugée de la manière la plus (ndlr il ne termine pas sa phrase), j’allais dire une véritable mascarade. Je ne rentre pas dans les détails puisque j’ai interjeté appel et eux aussi, ils ont interjeté appel. Donc, le moment venu, cette affaire reviendra sur le devant de la scène et sur le plan judiciaire. Voilà grosso-modo et de manière succincte, des éléments qui vous indiquent les raisons et les faits qui montrent qu’il y a réellement une certaine divergence entre nos deux points de vue et de nos deux approches politiques.

 Je suis un militant qui est profondément ancré dans une vision très démocratique et pour le respect des droits de l’Homme. En effet, je suis parmi les précurseurs et les fondateurs de OGDH qui est assimilée aujourd’hui à la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH). Nous avons été également parmi ceux qui se sont battus pour le multipartisme à la fin des années 1980. En revanche, de l’autre côté, M. Dalein est issu de l’administration guinéenne. Il a toujours été dans l’administration guinéenne.

Vous le regrettez d’avoir accepté Cellou Dalein à l’UFDG on dirait… ?

Oui ! Bien entendu !

 « C’est une conscience politique des intérêts de mon pays qui m’emmène à poursuivre cette dynamique d’apaisement, constructive parce qu’il y va de l’intérêt de la Guinée et de la sous-région »

Donc vous nous rejoignez sur le fait que votre nouvelle posture est liée à la grâce que le chef de l’Etat Alpha Condé vous a accordé ?

Vous savez, la grâce que j’ai obtenu en décembre 2015 est consécutive à ma position et à mon refus de me taire. Au lendemain de l’élection présidentielle de 2015 lorsque Cellou Dalein candidat de l’UFDG avait déclaré qu’il ne reconnaitrait pas les résultats que la CENI (ndlr : commission électorale nationale autonome) avait proclamé et il avait appelé à sortir dans la rue.

De la France, je suis intervenu pour lancer un appel d’apaisement et de refus de sortir pour manifester. Parce que j’ai estimé que la stratégie de la rue n’apporterait aucune solution. Grâce à Dieu, cet appel a été entendu. Deux semaines plus tard, le Président Alpha Condé en visite en France m’a fait appeler pour qu’on s’asseye et qu’on envisage un autre contour politique pour aller dans le sens de l’apaisement pour conforter une dynamique susceptible de d’encourager les investisseurs en Guinée, afin de créer une économie, de créer des emplois et de la richesse.  En contrepartie les exilés et les détenus politiques devaient être libérés. Donc, c’est comme ça, deux mois après, je suis rentré en Guinée. Ce n’est pas parce que le Président Alpha Condé a fait un geste d’ouverture à mon égard que le discours a évolué. Mais c’est plutôt une prise de conscience de la situation de la Guinée d’aujourd’hui, de la nécessité de conforter sa stabilité et d’apporter des réponses pragmatiques pour construire progressivement un Etat fort et une économie créée dans l’intérêt de tous. Je ne suis pas du genre à plier l’échine parce que quelqu’un me fait des pressions. C’est une conscience politique des intérêts de mon pays qui m’emmène à poursuivre cette dynamique d’apaisement, constructive parce qu’il y va de l’intérêt de la Guinée et de la sous-région.

Peut-on dire qu’aujourd’hui vous êtes plus proche de Alpha que de Cellou Dalein ?

Non ! Je ne suis ni proche de l’un, ni de l’autre. Le président actuel, comme je vous l’ai dit, s’il va dans le bon sens, je ne me gênerai pas pour l’en féliciter et l’encourager. Maintenant, une opposition qui n’assume pas correctement ses responsabilités et qui pactise avec la mouvance présidentielle en mettant les voix du peuple de côté pour signer des accords fantaisistes qui gâtent la légalité républicaine. Donc là, je suis totalement opposé à cela et je l’ai maintes fois exprimé. Par exemple, à l’heure actuelle, il y a les élections communales qui ont été organisées de la manière la plus baroque et peu responsable. Et je n’ai pas manqué de stigmatiser la faiblesse du ministre de l’Administration du territoire par rapport à des manquements graves qui ont fait que la Guinée n’a pas pu organiser les élections législatives à date échue et les mandats de ces députés ont été prolongés par le Conseil constitutionnel. Tout cela de part et d’autre montre que la mouvance présidentielle et l’opposition classique ont signé des accords, ont eu des arrangements mutuellement intéressants pour quelques caciques d’entre eux pour mettre les principes républicains de côté et cela n’est pas du tout acceptable, encore moins tolérable.

Il est agité l’idée d’un troisième mandat du président Alpha Condé. Quel est votre position dans ce débat ?

Je l’ai dit et redit, la Guinée a connu cet épisode avec une classe politique en 2000 qui avait demandé à ce qu’il y ait des réformes et des changements pour permettre au général Lansana Conté de s’éterniser au pouvoir. Ça a coûté excessivement cher à la Guinée. Cela a brisé son économie, cela a anéanti les institutions démocratiques et a fait instaurer le désordre social et politique que la Guinée a connu durant la décennie de 2000-2010, comme celui du 22 janvier 2007 où des jeunes manifestants par centaines ont été éliminés au pont de tombeau. Ce qui a mené à l’arrivée d’une junte militaire au pouvoir à la mort du général Lansana Conté, qui a, par sa gouvernance très orthodoxe, contribué à l’avènement de la tragédie du 28 septembre 2009. Vous voyez, la Guinée a été fortement traumatisée durant la décennie de 2000 jusqu’en 2010 du fait d’une mauvaise gouvernance et d’un prolongement d’un mandat de trop du Général Lansana Conté. Et ce sont les mêmes gens qui étaient autour du Général Lansana Conté hier, et qui pour certains d’entre eux sont autour du président Alpha Condé, qui sont en train de promouvoir les recettes d’une révision constitutionnelle qui de facto permettrait l’existence d’un troisième mandat pour le président en situation de responsabilités. Personnellement, j’ai dit que la Guinée a connu cet épisode et qu’il ne faudrait pas encore qu’on commette les mêmes fautes au risque d’anéantir l’espoir et de mettre la stabilité de la Guinée dans une très mauvaise position. J’ai beaucoup de respect pour le président Alpha Condé, j’espère qu’il résistera aux questions qu’une partie de son entourage est en train de soumettre, pour l’emmener à aller vers un troisième mandat. Parce que ce ne serait ni en sa faveur du fait de ce qu’il laissera à la postérité guinéenne, ni aussi dans le sens de l’intérêt de la Guinée.

« La lutte contre la pauvreté, l’organisation effective d’une économie bien gérée dans le cadre d’une bonne gouvernance et dans le cadre des respects scrupuleux de l’Etat de droit permettront à la Guinée d’être un pôle d’attraction tant sur le plan humain que sur le plan économique »

Seriez-vous candidat à la présidentielle prochaine ?

J’ai dit que je suis porteur d’une ambition propre pour mon pays et j’ai fait beaucoup de sacrifices en mettant à un moment donné d’autres sur le devant de la scène pour que nous confortions la construction d’institutions politiques fortes. Mais à la lumière de l’expérience, les résultats m’amènent à me porter directement candidat pour la prochaine élection présidentielle.

Listez-nous quelques-unes de vos ambitions pour la Guinée ?

Mes ambitions pour la Guinée, c’est d’abord d’avoir un pays démocratique stable, un pays réconcilié, qui ferait fi des appartenances ethniques des uns et des autres, un pays qui a un fort potentiel économique qui doit être actualisé pour permettre à ce pays d’être une des locomotives de la sous-région. Et en regardant la situation sur le plan humain, la Guinée a une forte diaspora à l’étranger, que ce soit en Europe ou beaucoup plus dans les pays limitrophes. Et ceux-là ont besoin d’avoir un espoir de pouvoir se réaliser dans leur pays d’origine. Et je pense que la lutte contre la pauvreté, l’organisation effective d’une économie bien gérée dans le cadre d’une bonne gouvernance et dans le cadre des respects scrupuleux de l’Etat de droit, permettront à la Guinée d’être un pôle d’attraction tant sur le plan humain que sur le plan économique. Ce qui fera que notre sous-région pourra avoir plus de stabilité et plus d’attractivité par rapport aux ressortissants du reste du monde. Et ça, c’est une ambition que nous avons pour la Guinée et nous pensons que nous avons les moyens politiques et les moyens humains pour pouvoir les réaliser avec l’aide de Dieu bien entendu.

 

Vous avez relevé une coquille ou une inexactitude dans ce papier?
Proposez une correction à nos secrétaires de rédaction.

Mina Mounah

Read Previous

Le Ramassage de Samba : Plaintes et complaintes !

Read Next

Cheikh Béthio risque une peine de travaux forcés à perpétuité

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *