MédiaChronik de Jean Meïssa DIOP – Du marché des experts et des politologues

L’analyse et l’expertise sont-elles aussi faciles que le laissent croire les experts que les médias, surtout les chaînes de radio et de télévision, font défiler à leurs plateaux ? Il y en a à foison et dans certains cas, les analyses sont des constats, des évidences et des lieux communs. Souvent, il est fait appel aux mêmes « experts » – mais aussi il y a des dilettantes et autres francs-tireurs des spécialités – pour analyser indifféremment des faits politiques, de société, d’économie etc. Difficile de ne pas rigoler à la lecture de la caricature que le jeune journaliste Djily Abdou Khadr Seck a fait de certains experts sur sa page facebook. Morceau choisi – et qui rappelle fort les propos de tel analyste : « Le prochain gouvernement sera, sans doute, composé d’hommes et de femmes, mais on aura également des jeunes. Il y aura des nouvelles entrées et des surprises ».

Certains des vedettes des télévisions et des radios satisfont-ils à la définition classique du politologue, à savoir « spécialiste de la science politique » laquelle consiste à « étudier les processus politiques mettant en jeu des rapports de pouvoir entre les individus, les groupes, et au sein de lÉtat, mais pas seulement. » Ont-ils étudié, de manière rigoureuse, les sujets et phénomènes sociaux ou politiques qu’ils prétendent analyser au pied levé ? Et ces sociologues – toujours les mêmes pour ne pas dire toujours le même, ont-ils étudié les multiples sujets soumis à leur analyse ? Il y a quelques années, votre serviteur avait contacté une sociologue, chercheuse à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, qui s’excusa de ne pouvoir se prononcer sur telle question que nous lui soumettions « parce que ne l’ayant pas étudiée » (sic). Quelle honnêteté intellectuelle qui ne sert pas toujours d’exemple, et sur laquelle les experts semblent ne jamais méditer.

Cette franchise d’intellectuelle est aux antipodes du personnage caricatural des parodistes de la radio dakaroise iRadio qui ont créé un personnage « Dakarologue en sénégalologie » pour railler ces « experts » qui prétendent vouloir « analyser » le Sénégal et les Sénégalais sans être jamais sortis de Dakar.

Un jour, unétudiante en journalisme nous fit lire le plan de sa grande enquête sur le « Mariage en société dans une contrée sérère ». Et nous avons eu la surprise de voir parmi les personnes-ressources tel sociologue qui, nous en sommes sûr, n’a pas du tout étudié ce trait de culture et de sociologue pour l’analyse du quel, pourtant, il a donné son accord.

Il y a comme une sorte de ce qu’un responsable de l’information et de la communication du Sénégal, l’officier Henri Boumy Ciss appela « le marché des experts » lors d’un « Cas d’école » organisé par le CORED en avril 2016 à Dakar. « Le marché des experts », écrivions-nous au lendemain de cette conférence-débat du CORED, « résume le reproche que l’opinion française fit à la presse de son pays pendant la période critique des attentats terroristes, dans les années 80 dans l’Hexagone. Ce ‘’marché’’ renvoie à ces propensions et surenchères qui consistèrent, dans les années 80, quand la France ployait sous les attentats terroristes, à n’interroger que des experts dont certains n’en furent pas vraiment. Ce fut aussi quand des journalistes, à force d’avoir interviewé des experts, finirent eux-mêmes par être… experts ! Ce raccourci n’est pas inconnu de la presse sénégalaise. »

« Les ‘’experts’’ occupent les plateaux de télévision, distillent leur expertise qui n’est pas toujours avérée ; mais les journalistes n’en ont cure, avions-nous encore écrit. Alors qu’il y a de vrais experts qu’on n’écoute jamais. Les journalistes n’ont d’oreille que pour ceux qui, après avoir fait le tour (de la question) n’en sont plus qu’à ronronner. » (cf L’Enquête n° 1453 des samedi 23 et dimanche 24 avril 2016).

« Être analyste politique est le métier le plus chouette. Tu dis des évidences super « évidentes » pour analyser tout. Les télés et radios, je suis disponible pour toute analyse », ironise Abdou Khadr Djily Seck.

Les experts en sports ne sont pas en reste ; eux aussi assènent et répètent des évidences qu’il n’est même pas besoin d’être expert pour proférer : « ku juum daanu (sera terrassé le lutteur qui fera une erreur ». Même en battant ton fils, tu tomberas si tu t’y prends mal, souligne un facebooker à la répartie goguenarde. Des formules toutes faites

Un facebooker s’étonne qu’un analyste applique au foot une maxime propre aux arènes : « beuré réénu niambi la » (un combat de lutte est comme un tubercule de manioc ; il peut se casser n’importe où) pour dire que l’aboutissement d’un combat de lutte est imprévisible.

En 2015, se rappelle un autre internaute décidément truculent, pendant la Coupe d’Afrique des Nations (CAN), j’ai suivi, à la télé, un consultant foot sur le plateau d’une télévision sénégalaise, on lui demandait son analyse sur le match Sénégal /Algérie. Alors qu’on avait besoin qu’un nul pour passer au prochain tour, on lui demande : Quelle analyse tactique faites-vous de ce match ? Et il répond : « souniou meunoul gagné, na niou sam niil » (même si nous ne pouvons pas gagner le match, faisons tout pour en sortir avec un score nul). « C’est sérieux ça ? ». Défense de rire.

 

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La Rédaction

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