Sénégal : les chemins tortueux de l’émergence

Macky Sall entame son second mandat, mais c’est loin d’être gagné pour lui. Après un septennat peu glorieux, il commence le quinquennat de la rédemption.

Il voulait être un Président sobre et vertueux mais c’est une autre étiquette qui lui colle à la peau : celle du chef de l’Etat qui ne tient pas ses promesses.

En 2012 Macky Sall a été élu en faisant campagne sur deux grands thèmes : la bonne gouvernance et le social. Des promesses qu’il n’a jamais tenues. On peine même à se souvenir des mesures qui ont été annoncées pour être aussitôt oubliées : réduction du nombre de ministres, la dissolution des institutions budgétivores. La réduction du mandat présidentiel, création de 500 mille emplois, la lutte contre la corruption, l’équité et l’Etat de droit, le bannissement du socle corporatiste et clientéliste du fonctionnement de l’Etat etc. Le bilan du septennat de Macky Sall, c’est les promesses non tenues et la discordance entre les actes et la parole. C’est aussi des mesures prises qui n’ont jamais été suivies. Aucune conclusion, aucun rapport issu des conseils des ministres décentralisés. Finalement, le gouvernement et les services étatiques ont été mobilisés pendant des mois pour rien. C’est surtout un septennat calqué sur les infrastructures au détriment du social : les tronçons autoroutiers Ila Touba, le train express régional (TER), le pôle urbain de Diamniadio, l’achèvement de l’aéroport Blaise Diagne etc. Des investissements lourds qui ont couté à l’Etat du Sénégal des centaines de milliards.

Lutte contre la corruption, le Sénégal ne bouge pas d’un iota

Le Sénégal occupe la 67e place sur 180 pays, dans le classement de l’indice de perception de la corruption de « Transparency international » de 2018, loin derrière le Rwanda ou le Cap vert.   Ce résultat qui range le Sénégal dans la catégorie des pays les plus corrompus, montre que la volonté du Président de la République de promouvoir la probité dans la gestion des affaires publiques et privées n’a pas suivi d’effet. Pourtant il a été élu en 2012 sur la base d’une exigence populaire de transparence. L’étude réalisée par le cabinet Syncronix en 2016 montre l’ampleur de la corruption au Sénégal. Sur la base des personnes enquêtées, 64% des tentatives de corruption d’un agent par un usager se sont soldées par un succès. Dans 6% des cas, la tentative de corruption s’est soldée par un échec, c’est-à-dire le refus de l’agent. L’étude précise que le montant global de pots-de-vin payés durant l’année 2016 est estimé à plus 118 milliards de Francs CFA. La mise en place des organismes indépendants de lutte contre la corruption a été certes bien perçue par l’opinion, mais l’application des conclusions issues des rapports a fait défaut. En 2014, le premier rapport de l’Office National de Lutte Contre la Fraude et la Corruption (Ofnac) avait révélé des indices graves de faux et usage de faux et des détournements de deniers publics dans plusieurs secteurs. Les enquêteurs avaient relevé de graves dysfonctionnements et irrégularités dans la gestion du Directeur Général du Centre des Œuvres Universitaires de Dakar (COUD), Cheikh Oumar Hanne. L’Ofnac avait constaté le détournement de centains de millions de Francs CFA. Le rapport d’enquête a été transmis à l’autorité judiciaire compétente pour que les poursuites soient engagées. Mais il n’en a rien été. Vu la gravité des faits, le rapport avait même recommandé qu’il soit relevé de ses fonctions, pour entrave à l’exécution normale d’une mission de vérification et prendre toutes les mesures utiles pour qu’il ne lui soit plus confié la responsabilité de diriger un organisme public. Ce même Directeur a été récemment nommé ministre de l’Enseignement Supérieur. Force est de constater que la plupart des rapports de l’Ofnac (2014, 2015, 2016) concernent le secteur public (80% des dossiers). En 2016, le rapport technique de l’Autorité de Régulation des Marchés Publics (ARMP) avait décelé des manquements dans plusieurs structures publiques : le Port Autonome de Dakar avec la gestion de Cheikh Kanté, au ministère des collectivités locales avec Abdoulaye Diouf Sarr, au ministère des Sports avec Matar Bâ. Il s’agit à chaque fois d’une corruption à haut niveau impliquant des responsables au sommet de l’Etat où les décideurs publics. Sans pour autant occulter les rapports de l’Inspection Général d’Etat et de la cour des comptes qui ont épinglé plusieurs personnalités dont la plupart sont du parti au pouvoir. Elles n’ont pas été inquiétées par la justice, certaines d’entre elles ont été promues à de hauts postes de responsabilité. Dans un pays où la bonne gouvernance est une exigence, toute personnalité épinglée par un organisme de lutte contre la corruption doit être démise de ses fonctions publiques permettant les poursuites judiciaires. Par contre, en protégeant certains membres du camp présidentiel, le chef de l’Etat a affaibli les organismes anti-corruption qui ne deviennent que l’ombre d’eux même. La corruption empêche sans doute le Sénégal d’être mieux noté par les organismes qui évaluent le niveau de développement des pays. Elle a des conséquences dévastatrices sur l’économie et le niveau de vie des populations.

La pauvreté, toujours une réalité au Sénégal

Nul besoin de chiffres, un simple constat suffit pour se rendre compte du niveau de pauvreté dans notre pays. Le Sénégal classé 31e sur 53 en Afrique à un indice de développement humain jugé faible. Cela veut dire que les trois secteurs prioritaires pour une vie décente au Sénégal sont en dessous des attentes : le niveau d’éducation de la population, la santé et le revenu. Le Sénégal n’a pas fait beaucoup de progrès ces dernières années pour combattre la pauvreté malgré la mise en place du Programme d’Urgence de Développement Communautaire (PUDC) et les bourses de sécurité sociale. La pauvreté au Sénégal affecte près de la moitié des populations, elle est passée de 6,3 millions en 2011 à 6,8 en 2016, selon les chiffres du Consortium pour la Recherche Economique et social. Le bilan de Macky Sall est socialement désastreux. Le pouvoir d’achat des Sénégalais n’a pas été amélioré. Il a plutôt déçu en matière d’offre d’emploi. Le taux de chômage est estimé au dernier trimestre de l’année 2017 à 15,7%. Ce taux, bien qu’important, ne reflète pas le nombre exact de chômeurs car l’étude de l’Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD) prend uniquement l’emploi salarié et déclaré. Pire encore, une certaine catégorie de salarié censée représenter le sénégalais moyen peine à joindre les deux bouts. D’après les dernières estimations de l’ANSD, près de 60% des salariés au Sénégal gagnent moins de 75 000 Francs CFA.

Pour un quinquennat social

Dire que les sénégalais n’attendent rien du quinquennat est une élucubration. Selon les chiffres de la présidentielle du 24 février dernier, plus de la moitié des sénégalais ont voté pour la continuité. Au lieu d’être une autosatisfaction, ce quinquennat doit être plutôt une remise en question. C’est le moment sans doute de voir la réalité en face, afin de proposer des politiques cohérentes qui pourront impulser le développement. L’heure n’est plus aux calculs et manœuvres électoralistes. Macky Sall entame son second mandat, le dernier qui pourrait lui permettre de sauver ce qui peut l’être. Il ne pourra sans doute pas être un chevalier blanc, mais il peut au moins surprendre en posant des actes forts. En commençant d’abord par se soucier du sort des millions de sénégalais qui souffrent à cause de sa politique antisociale. Il avait fait le choix stratégique ou forcé de miser sur les infrastructures. Ce quinquennat pour être utile, doit pouvoir améliorer les conditions de vie des sénégalais. Il doit consacrer une place importante à la politique sociale. Dans le domaine de l’éducation, de la santé, de l’emploi etc. Face aux chiffres alarmants de la corruption et de la pauvreté, l’Etat doit redéfinir les priorités, annoncer une série de mesures suivies d’application pour venir à bout de ces fléaux. Les 12 premiers mois de ce quinquennat seront donc déterminants pour un changement de cap.

 

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Arafat

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